La pureté de l'Aube.
« Le barbare, c'est un homme qui croit en la barbarie »
Claude Levi-Strauss.
Cette histoire commence dans une contrée lointaine, que peut-être certains d'entre vous ont visitée. Il s'agissait d'un vaste pays, où chaque cité était indépendante et prospère. L'une d'entre elle, bâtie de pierres blanches, se nommait la cité de l'Aube, puisqu'elle se trouvait le plus à l'Est. L'Aube respirait la pureté et la paix. Les habitants, heureux, égaux et beaux ne cessaient pas de louer leur Seigneur, instigateur de leur bonheur. Il avait instauré de nombreuses lois toutes plus justes les unes que les autres et avait un fils qu'il avait éduqué selon ses propres convictions. Qu'il était fier de son fils! Si fier qu'il lui avait donné ce nom: Fier.
Et voilà que le jeune Fier se promenait dans les rues de la cité de l'Aube, dans ses vêtements bleus ciel à la coupe cintrée. Blond aux yeux bleus, comme tous les gens d'Aube, il était le portrait craché de son père? À cet instant même, il ne se doutait pas que sa vie allait basculer ce jour-ci.
Au détour d'une allée de pavés blancs, il bouscula quelqu'un par mégarde et tomba en arrière pour finir sur son postérieur. Il se releva et s'inclina comme le voulait les règles de politesse aubiennes.
-Je vous prie de bien vouloir m'excuser, dit-il, tout en tendant la main au jeune garçon qui lui aussi était tombé.
Le fils du Seigneur, humble et poli, posa alors les yeux sur la personne qui lui saisissait la main en le remerciant. Son visage se teinta alors d'une expression d'horreur stupéfaite. Il s'agissait là d'un étranger, d'un odieux barbare que son père maudissait chaque jour. Un barbare! Au sein même de la cité blanche! Fier lâcha immédiatement la main du barbare dans un mouvement crispé et esquissa un pas en arrière. Le barbare était sale. Il avait le teint halé, des yeux bruns. Impur. Fier se précipita jusqu'à l'avenue principale, sourds aux exclamations désespérées du barbare et interpela des passants:
-Il y a un barbare dans la ville!
La stupéfaction se lisait dans les yeux des habitants d'Aube, pour laisser place à la haine, tandis que Fier continuait à héler tous ceux qui passaient par là:
-Il y a un affreux barbare en ville!
-Lapidons-le! s'écria alors un homme.
-Oui! Chassons l'impureté de nos murs! renchérit une femme, un enfant dans les bras.
Et ce fut ainsi que les purs habitants de la blanche cité d'Aube donnèrent la chasse au barbare.
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Une semaine plus tard, Fier fut convoqué par son père, le respectable Seigneur d'Aube. Oh, il en était réjoui, croyez-moi! Il était certain qu'on allait encore le féliciter pour avoir débusqué le barbare infiltré dans l'enceinte de la ville. Il poussa les lourdes portes du cabinet de travail du Seigneur, tout en s'annonçant, d'un ton guilleret:
-Me voici, père!
Il ne reçut en retour d'un regard froid. Pas d'étreinte, ni de sourire. Inquiet, Fier se sentit soudain beaucoup moins à son aise et demanda d'une petite voix:
-Quelque chose ne va pas?
Il était pourtant certain de ne pas avoir fait de bêtise, si ce n'était avoir joué à « Chasser le barbare » avec les autres enfants de la cité. Mais cela n'avait rien d'une bêtise, après réflexion.
-L'as-tu touché? gronda le Seigneur.
-Touché quoi?
-Le barbare dégoûtant.
Fier fit mine de réfléchir un instant, avant de répondre:
-Et bien, il m'a pris la main... Mais je me les ai suis lavées juste après! crut-il bon de préciser.
Le regard courroucé de son père l'empêcha de poursuivre d'avantage.
-Tu dois t'en aller, assena le Seigneur. Tu n'es plus mon fils, désormais, puisque tu as été souillé par l'impure barbarie.
-Mais...
-Il n'y a pas de mais! Tu auras quitté la cité dans l'heure ou bien les habitants se chargeront de te faire déguerpir.
Fier sortit du cabinet de travail, décidé à ne pas quitter la ville. Peut-être qu'il pourrait raisonner son père le lendemain, quand il se présenterait à lui, toujours le même, préservé de toute souillure. Une telle occasion ne se présenta jamais à lui puisqu'une heure plus tard, il fut expulsé de sa demeure et les aubiens lui tombèrent dessus.
Et ce fut ainsi que Fier fut chassé par les purs citoyens d'Aube, se demandant qui étaient réellement les barbares.
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Après une errance aux airs d'éternité, Fier arriva aux abords d'une autre cité. S'il avait étudié un tant soit peu la géographie, il aurait su qu'il s'agissait là de la cité du Crépuscule, située le plus à l'Ouest. S'il avait été moins fatigué, moins affamé et moins assoiffé, il aurait prit le temps de contempler les murs d'ocres et les teintes mordorées des tissus des marchands. Enfin, s'il avait été plus attentif, il aurait pu éviter de bousculer quelqu'un et ainsi ne pas se retrouver -une fois de plus- sur les fesses. Avant même qu'il n'ai pu se remettre du choc, la voix d'un petit garçon railla:
-Dois-je hurler au barbare à mon tour?
Et levant ses yeux bleus vers la personne qui venait juste de se relever, il comprit alors qu'ici, c'était lui le hideux barbare et que son vis-à-vis n'était autre que le jeune garçon au teint halé qui avait été chassé de la cité d'Aube. Il était là, dressé devant lui, dans ses vêtements oranges et bouffants. Son parfait opposé.
La gorge sèche, Fier se trouva incapable de dire quoi que ce soit pour sa défense. De toute façon, il n'y avait rien à dire et, honteux, il se contenta de baisser les yeux. Le petit garçon lui tendit alors une gourde, tout en poursuivant:
-Je m'appelle Sage, et puisque que je ne veux pas être considéré comme un barbare, je t'offre mon eau.
Ils échangèrent un sourire complice et Fier tendit la main vers la gourde, geste qui aurait dû être le signe de leur amitié nouvelle. La malchance s'acharna cependant, car un marchand qui passait par là remarqua la blondeur des cheveux du jeune aubien et s'écria:
-Un barbare! Un barbare dans la cité du Crépuscule!
-Lapidons-le! hurla un autre un peu plus loin.
-Oui, renchérit une femme, chassons-le de notre belle cité!
Et ce fut ainsi que les habitants de la cité du Crépuscule donnèrent la chasse à un barbare qui se disait malgré tout que tout le monde n'était peut-être pas barbare.
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Penser. Il n'avait plus que ça à faire, de toute manière, perdu dans ses terres désertes, arrivé à la fin de son périple, de son errance sans fin. Vidé de toute force, il se disait que, même s'il allait mourir ici, il avait eu de la chance. Il aurait pu être chassé d'une centaine d'autres villes, lapidé des centaines d'autres fois, subir la faim et la soif, encore et toujours, il n'en démordrait pas: il avait eu de la chance.
Grâce à Sage, il avait compris que ce qu'était un barbare. Les humains étaient tous les mêmes. Aucun doute là dessus, quelle que soit la couleur des yeux ou la culture. Seulement un barbare...
Un maigre sourire se dessina sur ses lèvres desséchées. Dans un ultime effort, il murmura:
-Le barbare, c'est d'abord un homme qui croit à la barbarie.
Mais personne ne se trouvait là pour l'entendre. Aucun habitant de l'Aube ou du Crépuscule présent, témoin de son aventure pour transmettre son message.